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DES VANNEAUX

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Flux sur un échiquier

Paul Fleury est un poète qui joue aux échecs, aux dames, au go, c'est selon. L'essentiel pour lui est la table où jouer, parce qu'elle garde la mémoire de tout, de l'avancement de chaque pièce, de la dernière fois qu'on y fit des confitures et des vers, de "l'arbre souverain" qu'elle fut. Issus de cette table, les mots joués, dans le même combat noir sur blanc que celui mené par "le roi d'ébène" contre le roi de neige, se dressent comme un arbre - leur arbre d'origine - de son houppier à ses racines, un arbre dont le reflet intégral s'allonge ensuite dans l'eau ; car jouer aux échecs, c'est être double, c'est être "poète au miroir", c'est regretter de gagner sur l'autre, sur soi.
Et si jamais la table manque, c'est "l'immense échiquier du ciel" qui fait office, ou l'étendue de la banquise, offrant elles aussi leurs surfaces blanches où s'inscrivent, par exemple, les colonies d'oiseaux, "la ligne sombre des rookeries", comme lorsque, isolés sur leur ligne, le roi et la tour s'apprêtent à pratiquer leur "chiasme".

On lit ces poèmes dans le silence nécessaire aux grandes rêveries et aux gestes lents des maîtres de sagesse, dans l'errance nécessaire à l'écriture. Paul Fleury a couvert de traces "l'espace vain de la page", des traces comme les "signes des géomètres" ou de "lumineuses gouttes de sang".

En "fin de partie", pareil au joueur qui "craint de se défendre", ou qui "d'une main rêveuse étrenne son échec et mat", le poète retourne au "vertige vide", sans plus aucune armure : le "cérémonial de l'écriture lucide" s'achève alors et l'alphabet redevient candide.

Jean-Louis Rambour