ÉDITIONS
DES VANNEAUX

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RÉFLEXIONS SUR LA POÉSIE

Les poètes s'expriment.


De l'art et des ficelles

"Allez donc prendre la mesure d'une nappe de brouillard dérivant sous la lune".

Il nous arrive parfois, soulevés par une émotion, d'écrire un poème d'un seul jet. C'est très rare. Donné seulement aux grands: Lorca, Neruda, Supervielle. Le plus souvent, le poème se construit autour d'un fait de langage ou d'un évènement vécu. Je ne parle pas du rêve qui nous fournit aussi sa part de miracle. Pour moi, l'élément-clé du poème est la surprise. Elle tend à nous faire buter contre l'improbable, à déstabiliser nos certitudes, à faire courir un petit frisson le long des vertèbres. Nous aimons ce déséquilibre exquis nous procurant un peu d'ivresse. Et ce sont justement les poètes du vin qui en furent les initiateurs; Omar Kayyam, Rimbaud, Apollinaire. Le déséquilibre naît souvent d'un seul mot: "Bois du vin, car tu dormiras  longtemps sous la terre sans ami et sans femme". Ce car nous fait tomber dans l'au-delà, cet inconnu qui nous point.

Paul Fleury


Extrait du Petit manuel d'inesthétique

Le poème du nomade face au campement aboli et celui du lettré occidental qui construit la chimère d'un éternel lancer de dés sur l'Océan comblent leur immense écart au point de la question qui les hante: le maître de vérité doit traverser la défection du lieu pour lequel, il y a vérité. Il doit parler le poème au plus près d'une revanche absolue de l'indifférence de l'univers; Il ne peut donner chance poétique à une vérité que là où, peut-être, il n'y a que le désert, là où il n'y a que l'abîme;Là où rien n'a eu ni n'aura lieu. Autant dire que le maître doit risquer le poème exactement là où la ressource du poème semble avoir disparu; C'est ce que l'ode de Labîd ben Rabi' a dit avec une extraordinaire précision; On y compare en effet le campement disparu à une écriture érodée au secret de la pierre" On y établit une correspondance directe entre les dernières traces du camp et un texte écrit sur le sable:

Du camp reste un dessin mis à nu par les eaux,

Comme un texte où la plume a ravivé les lignes;

Alain Badiou